Enfance, attachement et trauma relationnel : quand la sécurité se construit dans le lien
Lorsqu’on parle de traumatisme, on pense facilement à un événement : quelque chose s’est produit, il existe un avant et un après, et certaines difficultés peuvent être reliées à ce qui s’est passé.
Le trauma relationnel de l’enfance est souvent beaucoup moins facile à raconter.
Il ne se résume pas nécessairement à un événement précis. Il peut s’inscrire dans des expériences répétées, dans la qualité des relations qui entourent l’enfant, dans ce qu’il a vécu mais aussi parfois dans ce qui lui a manqué.
Et surtout, ces expériences surviennent à une période particulière : celle où l’enfant est encore en train de construire ses premiers repères sur lui-même, les autres et le monde.
❓ Comment identifier alors les conséquences d’une expérience qui a parfois participé à construire la manière même dont une personne fonctionne ?
Il n’existe pas de checklist permettant de répondre simplement à cette question.
Comprendre un trauma relationnel demande de regarder une histoire : les expériences vécues, les liens qui ont pu se construire ou se rompre, l’âge auquel certaines ruptures sont survenues, les contextes dans lesquels elles se sont inscrites et les ressources alors disponibles. Il faut aussi regarder ce qui s’est construit au fil de l’enfance, mais également la manière dont la personne se protège, entre en relation et évolue dans son environnement aujourd’hui.
Pour comprendre pourquoi ces expériences peuvent avoir autant d’importance, il faut donc commencer un peu plus tôt.
Il faut commencer par le lien.
Le lien : bien plus qu’un besoin affectif
Un enfant a besoin d’être nourri, protégé, soigné, de dormir et de grandir dans un environnement suffisamment sûr.
Mais cela ne suffit pas à résumer ce dont il a besoin pour se développer.
Dès les premières années de sa vie, l’enfant dépend également des adultes qui l’entourent pour trouver de l’apaisement, du réconfort, de la protection et progressivement construire un sentiment de sécurité.
Le lien n’est donc pas seulement ce petit supplément affectif que l’on ajouterait une fois les besoins physiologiques satisfaits.
💡 La sécurité constitue un méta-besoin de l’enfant. Elle comprend notamment une dimension affective et relationnelle et participe aux conditions nécessaires à la satisfaction de ses autres besoins fondamentaux.
Un très jeune enfant ne dispose pas encore de toutes les capacités qui lui permettront plus tard de comprendre ce qu’il ressent, de relativiser une situation, de se rassurer ou de trouver seul des stratégies pour retrouver son équilibre.
Il s’appuie d’abord sur la relation et sur la sécurité qu’il peut progressivement y trouver.
Il expérimente progressivement quelque chose de très simple et pourtant fondamental : lorsque quelque chose se passe, est-ce que quelqu’un est disponible ?
Ce que la privation relationnelle nous a appris
Certaines situations extrêmes ont permis de mesurer à quel point cette dimension relationnelle participe au développement.
Les recherches menées après la chute du régime de Ceaușescu auprès d’enfants ayant connu les institutions roumaines durant leurs premières années de vie en constituent un exemple particulièrement marquant.
Ces enfants pouvaient recevoir des soins matériels élémentaires tout en grandissant dans des environnements caractérisés par une très forte privation relationnelle : beaucoup d’enfants pour peu d’adultes, des changements fréquents de personnes chargées de s’occuper d’eux et très peu d’interactions individualisées et stables.
Les travaux menés auprès de ces enfants ont mis en évidence des difficultés touchant différentes dimensions de leur développement, notamment relationnelles, cognitives, physiques et émotionnelles.
Mais ces recherches ont également montré quelque chose d’essentiel : modifier suffisamment tôt l’environnement de l’enfant et lui permettre d’accéder à des relations plus stables et individualisées peut changer sa trajectoire.
🖼️ Cette situation est extrême. Elle n’a évidemment pas vocation à être comparée à une enfance ordinaire marquée par des imperfections relationnelles.
Elle permet en revanche de rendre visible quelque chose qui l’est beaucoup moins dans la vie quotidienne : pour se développer, un enfant n’a pas seulement besoin que l’on s’occupe de lui. Il a besoin de pouvoir être en relation.
Nous reviendrons dans un article spécifique sur ces recherches, leur contexte et ce qu’elles ont réellement permis de comprendre.
La sécurité se construit dans la relation
C’est sur ce besoin fondamental de lien que viennent s’appuyer les processus d’attachement.
L’enfant expérimente, encore et encore, ce qui se passe lorsqu’il a peur, lorsqu’il pleure, lorsqu’il explore, lorsqu’il revient vers l’adulte, lorsqu’il cherche du réconfort ou lorsqu’il manifeste un besoin.
Il apprend progressivement, à travers ses expériences :
› si l’autre peut être disponible
› si ses besoins peuvent recevoir une réponse
› s’il peut chercher de l’aide lorsqu’il en a besoin
› si la relation peut être suffisamment prévisible
› s’il peut explorer puis retrouver une base de sécurité
Il ne s’agit évidemment pas qu’un adulte réponde parfaitement à chaque besoin, à chaque instant.
La relation humaine comporte des décalages, des incompréhensions, des moments d’indisponibilité et des ajustements imparfaits. La possibilité de retrouver le lien et de réparer certaines ruptures fait elle-même partie de l’expérience relationnelle.
🚨 Parler de sécurité relationnelle ne revient donc pas à opposer des parents parfaitement sécurisants à des parents traumatisants.
La réalité du développement est infiniment plus nuancée.
Quand la relation devient aussi source d’insécurité
Certaines histoires vont cependant bien au-delà de ces ajustements ordinaires.
La relation dont l’enfant dépend peut être marquée par la violence, la peur, la négligence, l’imprévisibilité, les ruptures répétées ou d’autres expériences profondément insécurisantes.
Et parfois, ce qui fragilise la sécurité est beaucoup moins visible.
Un parent peut être physiquement présent mais durablement peu disponible émotionnellement. Pour de multiples raisons, il peut avoir des difficultés à percevoir les sollicitations de l’enfant, à y répondre ou à lui offrir suffisamment régulièrement le réconfort et la disponibilité relationnelle dont il a besoin.
Cette indisponibilité ne constitue pas à elle seule un traumatisme. Elle peut être ponctuelle, liée à une période particulière, compensée par d’autres relations ou donner lieu à des réparations.
Mais lorsqu’elle est importante, répétée ou durable, notamment lorsque l’enfant dispose de peu d’autres figures suffisamment disponibles, elle peut participer à la construction d’une insécurité relationnelle et, dans certaines histoires, s’inscrire dans une dynamique traumatique.
Ce qui s’est passé… et ce qui n’a pas pu suffisamment se passer
C’est l’une des particularités des traumatismes relationnels précoces.
Certaines personnes peuvent identifier des événements : des violences, des humiliations, des abandons, des séparations, des situations de peur.
Pour d’autres, l’histoire est beaucoup moins facile à raconter.
💬 « Je n’ai pas vraiment de mauvais souvenirs. »
💬 « Mes parents étaient là. »
💬 « Je n’ai manqué de rien. »
Et pourtant, lorsqu’on explore l’histoire relationnelle, d’autres questions peuvent apparaître.
› Que se passait-il lorsque l’enfant avait peur ?
› Pouvait-il chercher du réconfort ?
› Ses émotions trouvaient-elles une place ?
› Pouvait-il exprimer un besoin ?
› Quelqu’un pouvait-il l’aider à retrouver de la sécurité lorsqu’il était débordé ?
📌 Dans certaines histoires, comprendre ce qui a manqué est plus déterminant que comprendre ce qui s’est produit.
Il ne s’agit pas de rechercher artificiellement un traumatisme là où la personne n’en identifie pas. Il s’agit de pouvoir regarder l’ensemble de son expérience relationnelle lorsque cela permet de donner du sens à ce qu’elle vit aujourd’hui.
Quand l’expérience participe à construire les repères
C’est ici que le trauma relationnel de l’enfance présente une particularité importante.
Chez un adulte disposant déjà de repères relativement construits, une expérience traumatique peut venir les percuter.
Chez un enfant, certaines expériences surviennent alors que ces repères sont encore en construction.
Il apprend progressivement ce qu’il peut attendre des autres, quelle place ses besoins peuvent prendre, comment se protéger, comment obtenir de l’attention ou du réconfort, quelle valeur il peut s’accorder et comment interpréter ce qui se passe dans une relation.
Certaines stratégies peuvent alors se construire parce qu’elles sont adaptées à l’environnement dans lequel l’enfant grandit.
› Ne plus demander.
› Se débrouiller seul.
› Surveiller constamment l’humeur de l’autre.
› Se rendre discret.
› Chercher à être irréprochable.
› S’assurer en permanence que l’autre est toujours disponible.
💡 Une stratégie de protection n’est pas nécessairement dysfonctionnelle au moment où elle apparaît. Elle peut avoir constitué la meilleure adaptation disponible dans un environnement donné.
La difficulté peut apparaître lorsque cette manière de se protéger continue à organiser les relations bien après que le contexte a changé.
Et à l’âge adulte ?
C’est précisément pourquoi il serait trompeur de proposer une liste du type « les signes qui prouvent que vous avez vécu un trauma relationnel ».
Une même expérience ne produit pas les mêmes conséquences chez tout le monde. Et un même comportement actuel peut avoir des histoires très différentes.
Une grande autonomie peut être une ressource chez une personne et, chez une autre, s’être construite autour de l’idée qu’il ne sert à rien de demander de l’aide.
Une grande attention portée aux autres peut relever de l’empathie ou être associée à la nécessité ancienne de surveiller constamment l’environnement relationnel.
Une peur de perdre une relation peut avoir de multiples origines.
📌 Le comportement actuel ne permet donc pas, à lui seul, de reconstruire l’histoire qui l’a produit.
Comprendre un éventuel trauma relationnel demande de mettre en perspective l’histoire de la personne, ses expériences, son environnement, ses relations, ses stratégies de protection et ce qui lui pose aujourd’hui réellement difficulté.
Et c’est aussi ce qui empêche toute lecture déterministe : avoir connu une relation précoce insécurisante ne condamne pas une personne à reproduire toute sa vie les mêmes fonctionnements.
Comprendre l’histoire à partir de ce qui se joue aujourd’hui
Parler de trauma relationnel ne consiste donc pas à chercher absolument ce qui aurait « mal fonctionné » dans l’enfance.
Il s’agit plutôt, lorsque les difficultés présentes nous y conduisent, de comprendre comment certaines expériences ont pu participer à construire des repères et des protections qui continuent aujourd’hui à avoir une influence.
Certaines devront peut-être être retraitées. D’autres demanderont d’abord que de nouvelles ressources puissent être construites ou renforcées. Et parfois, comprendre le fonctionnement permet déjà de porter un regard différent sur des réactions longtemps vécues comme incompréhensibles.
Le passé apporte alors des éléments de compréhension. Mais le point de départ reste ce que la personne vit aujourd’hui.
Pour approfondir ce sujet
Si vous souhaitez approfondir ces notions, vous pouvez poursuivre votre lecture avec les articles suivants :
📕 Déjà disponible : Les différents types de traumatismes
🖍️ À venir : comprendre la théorie de l’attachement
🖍️ À venir : les styles d’attachement et ce qu’ils signifient réellement
🖍️ À venir : indisponibilité émotionnelle, négligence et carences relationnelles
🖍️ À venir : les enfants des institutions roumaines : ce que leur histoire nous a appris sur le développement et l’attachement
🖍️ À venir : attachement et relations à l’âge adulte
PRENONS LE TEMPS D’EN PARLER
Ce que vous vivez aujourd’hui peut être le point de départ.
Vous n’avez pas besoin de savoir précisément d’où vient une difficulté, ni d’être certain qu’elle est liée à une expérience traumatique, pour venir en parler.
La première rencontre permet de comprendre ce qui vous met en difficulté aujourd’hui, ce qui peut encore agir dans votre histoire, mais aussi les ressources dont vous disposez. C’est à partir de là que nous pouvons déterminer ensemble ce qui mérite d’être travaillé et de quelle manière.
Nathalie RAVEAUD
Hypnothérapeute et praticienne EMDR à Villeurbanne, j'accompagne les adultes, les adolescents, les enfants et les familles confrontés à des difficultés de vie, qu'il s'agisse de stress, de traumatismes, de phobies, d'addictions, de difficultés émotionnelles ou d'autres problématiques qui limitent aujourd'hui leur liberté.
À travers les Ressources de Féliz', je partage la même démarche que celle qui guide mes accompagnements : comprendre avant d'agir. Parce que mettre du sens sur ce que nous vivons constitue souvent le premier pas vers une transformation durable.






