Violences, emprise et agressions : quand se protéger modifie peu à peu la manière de vivre
Certaines violences sont immédiatement identifiables. Une agression, des coups, une menace explicite ou une violence sexuelle peuvent constituer des événements dont on peut clairement dire : « cela s’est passé ».
D’autres situations sont beaucoup plus difficiles à nommer.
Elles peuvent s’installer progressivement dans une relation, se répéter, alterner avec des périodes plus calmes ou prendre des formes qui ne laissent aucune trace visible. La personne s’adapte alors parfois longtemps à une situation avant de pouvoir la considérer comme violente, contraignante ou dangereuse.
Et lorsque cette situation dure, il ne s’agit plus seulement de regarder ce qui est fait ou dit par l’autre.
Il faut aussi comprendre ce que la personne a progressivement dû mettre en place pour continuer à vivre dans cet environnement.
Toutes les violences ne prennent pas la même forme
La violence physique est probablement celle que l’on identifie le plus facilement. Pourtant, une relation peut devenir profondément insécurisante sans qu’aucun coup ne soit porté.
La violence peut être psychologique, verbale, sexuelle ou économique. Elle peut prendre la forme de menaces, d’humiliations, de dévalorisations répétées, de contrôle, d’intimidation, d’isolement ou de restrictions imposées dans la vie quotidienne.
Elle peut survenir dans le couple, mais également dans une relation familiale, amicale, professionnelle ou dans d’autres contextes.
Et ces différentes formes peuvent évidemment se combiner.
📌 Ce n’est donc pas uniquement la nature d’un acte isolé qui permet de comprendre ce qu’une personne vit. Sa répétition, son contexte, la relation dans laquelle il survient, la possibilité de s’y soustraire et le sentiment de sécurité doivent également être pris en compte.
Une humiliation ponctuelle et une dévalorisation répétée dans une relation où l’on ne se sent plus libre de réagir ne racontent pas la même histoire.
De la même manière, une agression unique peut constituer un événement traumatique majeur sans qu’aucun phénomène d’emprise ne soit présent.
Violence, agression et emprise peuvent donc se rencontrer, mais ne sont pas synonymes.
🔗 Les différents types de traumatismes : comprendre les classifications sans enfermer dans des cases.
Pour mieux comprendre comment la nature, la répétition et le contexte d’une expérience participent à la compréhension du traumatisme.
L’emprise : quand la marge de liberté se réduit progressivement
L’emprise est justement difficile à comprendre lorsqu’on ne regarde qu’un comportement à la fois.
Une remarque. Une critique. Une demande de justification. Un message auquel il faut répondre. Une personne que l’on préfère finalement ne plus voir. Une tenue que l’on évite. Une décision que l’on ne prend plus seul.
Pris séparément, certains de ces éléments peuvent sembler anodins ou recevoir de multiples explications.
C’est leur inscription dans une dynamique relationnelle qui peut progressivement changer la situation.
💡 Dans une relation d’emprise, la marge de liberté peut se réduire peu à peu : liberté d’agir, de choisir, de fréquenter certaines personnes, mais aussi parfois de faire confiance à ce que l’on ressent ou à sa propre perception de la situation.
Cette évolution n’est pas nécessairement linéaire.
Des périodes de tension peuvent alterner avec des moments d’apaisement, de rapprochement ou d’espoir. Certaines limites sont franchies progressivement. Ce qui aurait semblé inacceptable au début de la relation peut devenir, après une succession d’ajustements, quelque chose avec lequel la personne apprend à composer.
Et c’est précisément ce caractère progressif qui rend souvent la situation difficile à percevoir depuis l’intérieur.
« Pourquoi n’est-elle pas partie ? »
Cette question revient souvent lorsqu’une situation de violence ou d’emprise est racontée après coup.
Elle paraît simple lorsque l’on regarde la relation depuis l’extérieur.
Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on regarde ce qu’il a fallu vivre à l’intérieur.
Partir peut être rendu difficile par la peur, les menaces, l’isolement, une dépendance économique, la présence d’enfants, l’attachement, l’espoir que la situation change, la culpabilité ou la crainte des conséquences d’une séparation.
Mais il faut aussi regarder les adaptations qui se sont progressivement mises en place.
🖼️ Lorsqu’une personne apprend qu’une parole peut déclencher une colère, elle peut commencer à choisir ses mots. Si certains sujets provoquent systématiquement un conflit, elle peut cesser de les aborder. Si une sortie entraîne des heures de reproches, elle peut finir par ne plus sortir.
De l’extérieur, on voit parfois quelqu’un qui « accepte ».
De l’intérieur, il peut s’agir de quelqu’un qui cherche progressivement la manière la moins dangereuse de traverser son quotidien.
Quand s’adapter devient une manière de se protéger
Nous retrouvons ici quelque chose que nous avons déjà rencontré en parlant du fonctionnement du système nerveux : face à une situation perçue comme menaçante, l’être humain cherche à se protéger.
Cette protection ne prend pas toujours la forme d’une confrontation ou d’une fuite.
Elle peut aussi conduire à :
› anticiper les réactions de l’autre
› surveiller constamment son humeur
› éviter certains sujets ou certaines situations
› céder pour empêcher une escalade
› se faire discret
› limiter ses propres besoins
› chercher à maintenir l’environnement aussi prévisible que possible
📌 Un comportement qui paraît incompréhensible lorsqu’on l’isole peut devenir beaucoup plus cohérent lorsqu’on le replace dans l’environnement dans lequel il s’est construit.
Cela ne signifie pas que toutes ces réactions indiquent qu’une personne vit ou a vécu une relation violente. Elles peuvent avoir de nombreuses origines.
Mais dans un contexte de menace répétée, certaines constituent des stratégies de protection et d’adaptation.
Et lorsqu’elles ont été mobilisées longtemps, elles ne disparaissent pas nécessairement au moment précis où la situation prend fin.
Quand la violence est encore en cours, le présent reste prioritaire
La situation est différente lorsque la menace, la violence ou la contrainte sont toujours présentes.
On ne travaille pas un événement comme appartenant au passé lorsque ce qui produit l’insécurité continue à exister aujourd’hui.
Dans ce contexte, la priorité ne consiste pas à demander au système nerveux de ne plus réagir à une menace qui est toujours réelle. Elle consiste d’abord à regarder le présent et à accompagner la personne victime de violences vers davantage de sécurité et de possibilités d’action.
🔗 Pour comprendre pourquoi le système nerveux peut rester mobilisé tant qu’une menace est encore présente :
Pourquoi le système nerveux reste-t-il bloqué en état d’alerte ?
❓ Qu’est-ce qui peut aujourd’hui apporter davantage de sécurité ? Quelles ressources sont disponibles ? Sur qui la personne peut-elle s’appuyer ? Quelles possibilités d’action peut-elle réellement envisager dans sa situation ?
Le travail thérapeutique peut alors prendre différentes formes. Il peut aider à mieux traverser le quotidien et à diminuer autant que possible l’état d’alerte. Mais il peut aussi permettre de retrouver suffisamment de ressources pour réfléchir, hiérarchiser ses priorités, identifier ce dont on a besoin et retrouver progressivement une capacité à décider et à agir pour soi-même.
Lorsqu’une personne vit depuis longtemps dans la peur, la contrainte ou l’emprise, certaines possibilités peuvent lui sembler inaccessibles, impossibles à envisager ou trop difficiles à mettre en œuvre. L’accompagnement peut alors l’aider à explorer les moyens dont elle dispose pour se protéger, sans décider à sa place ni lui imposer une conduite à tenir.
💡 Accompagner une victime, ce n’est pas lui dire ce qu’elle doit faire. C’est aussi l’aider à retrouver suffisamment de sécurité, de ressources et de liberté intérieure pour pouvoir envisager ce qu’elle peut faire.
Cela peut signifier pouvoir demander de l’aide, mobiliser un proche ou un professionnel, prendre une décision, préparer une démarche, se soustraire à certaines situations lorsque cela est possible, ou trouver les ressources nécessaires pour poursuivre des démarches déjà engagées.
Et parfois, pousser la porte d’un cabinet constitue déjà une première démarche dans cette direction : un endroit où la situation peut être dite, regardée autrement et où des possibilités jusque-là difficilement envisageables peuvent progressivement apparaître.
🚨 Lorsqu’une situation de violence est en cours, le travail thérapeutique s’inscrit, lorsque c’est nécessaire, aux côtés des dispositifs spécialisés, des professionnels de santé, des services sociaux, judiciaires ou de protection. Il ne se substitue ni à l’évaluation du danger ni aux mesures de protection qui relèvent de leurs compétences.
Les réponses ne peuvent donc pas être universelles. Elles dépendent du contexte, du niveau de danger, de l’environnement familial et matériel, mais aussi des possibilités dont dispose réellement la personne à ce moment de son histoire.
Quand la violence appartient au passé mais que certaines protections restent actives
Après une agression, une période de violence ou une relation d’emprise, la personne peut être objectivement sortie de la situation et continuer pourtant à réagir comme si certains dangers étaient encore possibles.
Le corps peut rester facilement en alerte. Certaines situations peuvent être évitées. Une parole, un geste, une intonation ou une proximité peuvent provoquer une réaction importante. La confiance en soi ou dans les autres peut avoir été fragilisée. Certaines personnes éprouvent de la honte ou de la culpabilité, d’autres doutent de leurs perceptions ou rencontrent davantage de difficultés à poser leurs limites.
Mais ce qui persiste ne se manifeste pas uniquement par de la peur ou des réactions traumatiques facilement identifiables.
Lorsqu’une personne a passé beaucoup de temps à anticiper les réactions de quelqu’un d’autre, à éviter ce qui risquait de provoquer un conflit ou à ajuster ses comportements pour préserver autant que possible sa sécurité, elle peut avoir perdu l’habitude de prendre ses propres perceptions, besoins et choix comme points de repère.
Des questions apparemment simples peuvent alors devenir beaucoup moins évidentes :
💬 « Qu’est-ce que j’en pense, moi ? »
💬 « Est-ce que cela me convient ? »
💬 « Qu’est-ce que je veux ? »
💬 « Est-ce que j’ai le droit de dire non ? »
💡 Sortir de la violence met fin à une situation. Cela ne désactive pas instantanément tout ce qu’il a fallu apprendre et mettre en place pour la traverser.
Le travail ne consiste donc pas uniquement à diminuer l’alerte ou à retraiter certaines expériences traumatiques. Il peut également s’agir de retrouver confiance dans ses perceptions, d’identifier ses besoins et ses limites, de réinvestir ses propres décisions et de retrouver progressivement une marge de choix qui avait pu se réduire au cours de la relation.
Certaines stratégies autrefois nécessaires peuvent alors être réévaluées à partir du présent : non parce qu’elles étaient inadaptées lorsqu’elles se sont construites, mais parce que l’environnement dans lequel elles avaient une fonction de protection n’est plus le même.
🔗 Certaines expériences peuvent aussi participer à construire des croyances et des repères qui continuent ensuite à orienter notre manière d’interpréter les situations :
Les croyances : comment le cerveau construit ses repères pour nous protéger.
🚨 Il n’existe pas une manière unique de réagir après des violences. Deux personnes ayant vécu des situations apparemment proches peuvent en conserver des conséquences très différentes selon leur histoire, la durée et la nature de ce qu’elles ont vécu, leur environnement, les ressources dont elles disposaient et celles qu’elles ont pu trouver ensuite.
Une liste de réactions ne permet donc ni de reconstruire à elle seule ce qu’une personne a vécu, ni de mesurer l’importance de son expérience. C’est l’histoire dans son ensemble et ce qui reste actif aujourd’hui qui permettent d’orienter le travail.
Comprendre ce qui protège encore aujourd’hui
Une agression ponctuelle, des violences répétées et une relation d’emprise ne produisent pas nécessairement les mêmes effets et ne se travaillent pas de manière identique.
Mais une question peut servir de fil conducteur :
qu’est-ce que la personne vit aujourd’hui, et qu’est-ce qui continue à limiter sa sécurité ou sa liberté ?
Comprendre l’histoire permet alors de donner du sens à certaines réactions présentes. Cela permet de distinguer ce qui appartient encore à une situation actuelle de ce qui continue à fonctionner alors que cette situation est terminée.
Mais cette compréhension a aussi une autre fonction : permettre à la victime de comprendre ses propres réactions.
Une fois sortie de la violence, elle peut avoir le sentiment qu’elle devrait désormais être capable de reprendre sa vie, de faire des choix, de retrouver confiance, de ne plus avoir peur ou simplement de « passer à autre chose ». Lorsque ce n’est pas le cas, une nouvelle difficulté peut apparaître : la culpabilité de ne pas réussir à aller mieux alors que, extérieurement, plus rien ne semble l’en empêcher.
💬 « C’est terminé, alors pourquoi est-ce que je réagis encore comme ça ? »
💬 « Je suis libre maintenant, pourquoi est-ce que je n’arrive pas à avancer ? »
💬 « Je devrais pourtant réussir à reprendre ma vie. »
Or certaines réactions présentes ne témoignent pas d’une incapacité à fonctionner normalement. Elles peuvent être la continuité de mécanismes de protection, d’adaptations et d’apprentissages construits dans un environnement où ils avaient une fonction.
💡 Comprendre cela permet de déplacer le regard : la question n’est plus seulement « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? », mais « qu’est-ce que j’ai appris à faire pour me protéger, et qu’est-ce qui reste actif aujourd’hui ? »
Cette compréhension peut déjà contribuer à alléger la culpabilité. Elle permet de reconnaître que sortir d’une situation violente et se dégager de ce qu’elle a progressivement installé ne se produisent pas nécessairement au même moment.
📌 Lorsqu’il a fallu s’adapter pour se protéger, l’enjeu n’est pas de reprocher à ces protections d’exister. Il est de permettre à la personne de retrouver progressivement suffisamment de sécurité, de confiance dans ses propres repères et de liberté pour qu’elles n’aient plus à organiser sa vie de la même manière.
Pour approfondir ce sujet
Si vous souhaitez approfondir ces notions, vous pouvez poursuivre votre lecture avec les articles suivants :
📕 Déjà disponible : Les différents types de traumatismes
📕 Déjà disponible : Enfance, attachement et trauma relationnel
🖍️ À venir : comprendre les mécanismes de l’emprise
🖍️ À venir : violences conjugales et cycle de la violence
🖍️ À venir : pourquoi peut-il être si difficile de partir ?
🖍️ À venir : violences psychologiques : quand il n’y a pas de coups
🖍️ À venir : agressions et violences sexuelles : comprendre les conséquences traumatiques
🖍️ À venir : sidération, immobilité, soumission : quand ne pas agir est aussi une réponse de protection
PRENONS LE TEMPS D’EN PARLER
Ce que vous vivez aujourd’hui peut être le point de départ.
Vous n’avez pas besoin de savoir précisément d’où vient une difficulté, ni d’être certain qu’elle est liée à une expérience traumatique, pour venir en parler.
La première rencontre permet de comprendre ce qui vous met en difficulté aujourd’hui, ce qui peut encore agir dans votre histoire, mais aussi les ressources dont vous disposez. C’est à partir de là que nous pouvons déterminer ensemble ce qui mérite d’être travaillé et de quelle manière.
Nathalie RAVEAUD
Hypnothérapeute et praticienne EMDR à Villeurbanne, j'accompagne les adultes, les adolescents, les enfants et les familles confrontés à des difficultés de vie, qu'il s'agisse de stress, de traumatismes, de phobies, d'addictions, de difficultés émotionnelles ou d'autres problématiques qui limitent aujourd'hui leur liberté.
À travers les Ressources de Féliz', je partage la même démarche que celle qui guide mes accompagnements : comprendre avant d'agir. Parce que mettre du sens sur ce que nous vivons constitue souvent le premier pas vers une transformation durable.






